« Comment la Bible nous parle de l'interculturel et de l'inter-religieux ? »

Père Philippe LEFEBVRE, Professeur d'Ancien Testament à l'Université de Fribourg depuis 2005 et professeur invité à l'École Biblique de Jérusalem .

Intervention d’une heure, devant les adhérents d’Unidivers, lors du voyage en Suisse en septembre 2013,

Je ne vais  pas vous faire un exposé classique,  mais vous  donnerai des  petits flashs car je pense que la Bible ne permet pas seulement l'interculturel mais elle-même est interculturelle. Vous savez que la Bible a été écrite en trois langues, l'hébreu, l'araméen et le grec. La Bible a été traduite en grec à partir du 3ème siècle avant notre ère.

Les Evangiles sont rédigés en grec à l'époque romaine et beaucoup de mots latins y sont  intégrés. Comme œuvre littéraire, on peut dire que la Bible voyage entre quatre langues  donc  quatre univers culturels. (…)

Aujourd'hui lorsque nous disons église, nous sommes  dans le domaine religieux. Si l'on se reporte 16 siècles en arrière, lorsque l'on disait église on était dans le domaine politique. Le mot ecclesia veut dire en Grèce «  l'assemblée des citoyens libres ». Ce mot sera emprunté dans la traduction grecque de l'Ancien Testament, dans les Evangiles et dans l'Eglise en le transformant.

Quand Jésus dit qu'il s'est fait serviteur et esclave, il fonde une ecclesia, assemblée de citoyens libres qui comporte des esclaves !! Comment se fait-il que les esclaves soient bienvenus dans l'Eglise ? Cela change tout. On va ainsi reprendre un vocabulaire extérieur, politique, latin pour en faire autre chose. 

L'évêque, episcopos, est un terme administratif qui signifie chef de service dans l'administration grecque, c'est à dire celui qui supervise.

Le prêtre est un mot très connu et pas du tout religieux. presbiteros en grec veut dire l'ancien, traduit en latin par senex d'où vient le mot français sénateur. Donc pour prêtre, on devrait dire sénateur. On voit donc que l'on emprunte ce mot au vocabulaire politique gréco-romain. On se trouve donc bien  ici dans  interdisciplinaire : utiliser un mot  du domaine politique pour désigner du religieux et l’emprunter à une autre culture, donc interculturel !

Le mot prêtre n'a rien de sacerdotal ou de religieux alors qu'il existe  en grec, en  latin et en hébreu des mots qui signifient  prêtre dans un sens religieux. C'est étonnant que l'Eglise ait privilégié un mot du vocabulaire grec, latin et profane. Lorsque l'on dit un jeune prêtre on fait donc un oxymore !!

Le mot sacrement est un autre mot tiré du vocabulaire politique et juridique latin. Sacramentum en latin, c'est le serment que prête le  soldat romain  à ses dieux lorsqu’il  s'engage. Il promet de servir les intérêts de Rome dans l'armée dans laquelle il va combattre.  Un des éléments le plus sacré, le plus religieux de notre foi chrétienne est donc désigné par un mot du vocabulaire administratif romain.

On pourrait multiplier les exemples. Il n'y a pas de mot plus païen, plus latin et plus administratif que la curie romaine ou le pontife. (…)

Ce n'est pas seulement  que « la Bible a subi diverses influences .» mais plus que les avoir subies, elle les a consciemment reçues, intégrées et versées à ce qui fait son expérience originale de Dieu.

 Quelques exemples :

D'abord Abraham, le fondateur du peuple juif vient de Our en Chaldée. C'est un lieu important car c'est un des symboles du pays étranger. Vous savez qu'après la destruction du Temple, une partie du peuple juif sera déportée en Chaldée, ce pays d'où vient Abraham. En fait on repart de là où l'on vient et il y a une certaine manière de vivre l'exil comme aussi un retour à l'origine et comme Abraham on va revenir d'exil.

Dans le Livre de Josué au début du chapitre 24. Il est rappelé au peuple juif qu'Abraham, le fondateur, vient d'un pays et de dieux étrangers, c'est à dire qu'il est porteur de toute une expérience qui va entrer en dialogue avec Dieu. Mais il ne part pas de rien. C'est important et de manière générale, on peut dire que la Bible, ce n'est pas quelque chose qu'il faut essayer d'inculturer dans des cultures africaines d'aujourd'hui ou qu'il faut ré-injecter la culture biblique dans le monde occidental.

Plus intéressant que cela, la Bible est déjà une première expérience d'inculturation. Parce que ce qui est à inculturer ce n'est pas une culture dans une autre culture, mais c'est Dieu dans une culture. Et cela il ne faut pas l'oublier. (…)

La Bible hérite d'un patrimoine humain, les histoires qu'elle nous raconte  sont des histoires banales, bien entendu intéressantes, mais que tout le monde raconte. La Bible nous montre comment Dieu est présent dans ces histoires. Toutes les histoires bibliques sont des histoires que nous connaissons tous ou que nous vivons déjà et qui sont transposables dans d'autres cultures.

Dans la Genèse, par exemple, à partir du chapitre 25 il y a un binôme, Esaü et Jacob, les fils jumeaux d'Isaac et de Rébecca . On  se demande qui est l'aîné. C'est Esaü qui est couvert de poils.  Jacob n'a pas de poils,  c'est un « fils à maman » qui va tramer avec sa mère.  Esaü, hériter de la promesse faite à Abraham, cela ne l'intéresse pas tellement. Il aime aller dans le désert, chasser des animaux et manger alors que Jacob est plus fluet, glabre,  sa mère l'a  repéré et il va capter la bénédiction paternelle.

Dans l'antiquité il y a un thème  qui circule : les deux frères disparates , le poilu du désert et le fils à maman. Le plus vieux texte littéraire connu est l'épopée de Gilgamesh, écrit au moins 20 siècles avant notre ère. Le roi Gilgamesh  du royaume d'Ourouk deviendra l'ami, de manière inattendue, d'un homme sauvage découvert dans la steppe, Enkidou.  Le roi Gilgamesh, protégé par sa mère va devenir ami avec  Enkidou. Ils s'appelleront même frères et Gilgamesh / Enkidou va être un binôme qui aura des aventures. Ce genre de récits  sur les relations conflictuelles  entre  deux frères dissemblables  est très fréquent …  il y a eu Jacob et Esaü ,  Caïn et Abel,   Ismaël et Isaac …et bien d’autres.

Au début des Evangiles, on rencontre  Jean-Baptiste, un homme couvert d'un manteau de poils qui va clamer dans le désert.  Puis apparaît un autre homme, Jésus, beaucoup plus discret et qui a un lien particulier avec sa mère . Ils ont six mois d'écart. Cette rencontre  est décrite dans les Evangiles en faisant de nombreuses références à Jacob et Esaü. (…)

Cette histoire Jésus/Jean-Baptiste s'inscrit dans une expérience humaine  explorée dans la littérature depuis longtemps et dans diverses cultures : deux personnes très différentes peuvent-elles co-habiter ? Si vous lisez les débuts de Rome, l'histoire de Romulus et Rémus, vous verrez que pour fonder Rome il faut que l'un des deux meure. (…)

 

A l'époque du Nouveau Testament parait à Rome une œuvre très importante :  LÉnéide du poète latin Virgile. L’Énéide est le récit des épreuves du Troyen Énée, ancêtre du peuple romain. Les Actes  des Apôtres  y font de nombreuses d’allusions . J'ai même écrit un petit article sur la réappropriation de L'Enéide pour l'appliquer à Paul. Même l'arrivée de Paul à Rome présente plein de réminiscences de cette œuvre. On est donc dans des œuvres complètement païennes, hors du domaine biblique. (…)

 S'il n'y avait qu'un texte à citer, je citerai le livre de l'Exode au chapitre 18. Moïse est un personnage très intéressant : c’est un hébreu recueilli par la fille de Pharaon en des temps très troublés alors que Pharaon voulait exterminer tous les enfants mâles des hébreux. Moïse sera élevé à la manière égyptienne alors qu'il est hébreu et à l'âge adulte, il va devoir s'expatrier parce qu'il a tué un égyptien qui maltraitait un hébreu. Il épousera une Madianite, femme d'une tribu arabe au nord du Sinaï.

Moïse a donc trois nationalités. C'est un hébreu, élevé à l'égyptienne et époux d'une Madianite. Et c'est lui que Dieu va choisir pour guider son peuple et lui transmettre ses lois. Parmi les lois, il y en a une (début du chapitre 7 du Deutéronome) qui précise qu'il ne doit pas y avoir de femme étrangère en Israël. Petit problème il en a une à la maison ! C'est à dire que le législateur d'Israël est en porte à faux avec sa loi. Et cela c'est la Bible !

 Lorsque l'on lit la Bible, il va falloir réfléchir. Par exemple à ce qu'est une étrangère. Etrangère à qui ? Etrangère dans la Bible, est-ce une question de chromosomes ? Puisque la Bible  parle de Dieu, que signifie le mot étranger ? C'est peut-être étranger à Dieu ?  La femme de Moïse n'a peut-être pas les bons chromosomes mais elle n'est pas étrangère à Dieu. Moïse est-il contre sa loi ? La loi il faut la confronter avec la réalité, la réalité avec la loi et l'ensemble avec Dieu.

Cela donne quelque chose de tout à fait différent de ce qui est écrit. Pour comprendre il faut réfléchir la Bible en main avec deux ou trois neurones éclairés par l'Esprit, mais il manque souvent  quelque chose : il y a des gens qui n'ont pas de Bible, des gens qui n'ont pas de neurone, et d’autres  qui n'ont pas l'Esprit  !!!

Moïse est donc au carrefour de cultures très différentes. Sa femme est non seulement étrangère mais le père de cette femme est un prêtre païen Jethro. Cela fait désordre ! On dit que Moïse est le grand législateur d'Israël et un homme parfait. En fait Moïse est un personnage complexe. Il est né d'un inceste (son père a épousé sa tante, Exode 6 et 7) alors qu'il édictera des lois contre l'inceste. C'est Jethro, ce prêtre païen qui comprendra le mieux qui est Moïse et qui va le conseiller. Dans Exode 18 Moïse a fait sortir le peuple d'Egypte et le peuple va commencer à se plaindre. Jethro dit à Moïse qu'il va s'épuiser à guider le peuple et lui donne quelques conseils pour l'organiser : « Il faudra poser des chefs de mille, de cent, de dix. Si un problème n'est pas important, tu délègues à quelqu'un le soin de le résoudre ».  C'est l’apprentissage de l'organisation et de la délégation,  donc la première organisation d'Israël est réalisée avec les conseils d'un païen. La Bible est remplie de ce genre de choses.

Donc dans la mémoire du peuple de Dieu, de temps en temps il a fallu écouter les conseils d'un  païen. Ainsi Moïse, à la fin  du chapitre 10 du Livre des Nombres, est un peu perdu dans le désert, il va chercher des conseils auprès de son beau-frère Hobab qui a l'habitude du désert. Moïse lui demande de conduire avec lui le peuple de Dieu et lui dit « quand le peuple sera sorti du désert là où Dieu nous emmène, tu auras la même part que nous ».C'est quand même étonnant ! Une femme étrangère, un beau-père prêtre païen et un beau-frère auquel il demande d'être en binôme avec lui pour conduire le peuple de Dieu en terre promise. Le peuple de Dieu est donc conduit en terre promise par Moïse, Hobab et l'Ange du Seigneur (Exode 23). (…)

Un dernier exemple dans l'Eucharistie.

Quand le prêtre présente le pain qui a été sanctifié, il dit « voici l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde », c'est une parole de Jean-Baptiste. Et l’assemblée répond, « Seigneur je ne suis pas digne de te recevoir » c'est la parole du centurion romain. Donc au moment le plus important  de l'Eucharistie, nous nous approprions  la parole de Jean-Baptiste et la réponse d’un centurion romain. Alors, au moment le plus saint de la liturgie, nous sommes bien dans un monde absolument interculturel. Et si vous relisez  l'Evangile de Luc, vous verrez que le centurion romain dit à Jésus « je ne suis pas digne que tu viennes sous mon toit ». Jean-Baptiste au désert commence en disant de Jésus « je ne suis pas digne de délier la courroie de sa sandale».

Donc deux personnages très différents,  issus d'univers culturels sans rapport l’un avec l’autre,  mais de même nature.

Alors, oui, la Bible n’est qu’interculturel et interreligieuse.

(notes prises durant la conférence)