CLAUDE LEVI-STRAUSS : « RACE ET HISTOIRE »

Le  « marque page » d’octobre 2013, a permis de redécouvrir le livre de cet auteur célèbre qui,  par son travail d’anthropologue,  a marqué le XXe siècle en matière de sciences humaines.

Bernard Mugnier a accepté de nous en faire un compte rendu pour le bulletin.

Claude Lévi-Strauss est né à Bruxelles en 1908. Il est décédé, à Paris, en 2009. Son père était artiste peintre, spécialisé dans le portrait. Bien que son grand-père fût rabbin à la synagogue de Versailles, les parents de Claude Lévi-Strauss sont a-religieux ; lui-même avoue avoir peu de goût pour le monothéisme. Il a vécu dans un milieu très « cultivé » et il en a gardé une passion pour les beaux textes, la peinture, la musique et le bricolage.

Toute son œuvre est marquée par cette grande sensibilité, et donc par une subjectivité qu’il assume. C’est aussi un écrivain profondément influencé par Jean-Jacques Rousseau.

Il est l’auteur de nombreux ouvrages dont le plus connu est « Tristes Tropiques » écrit en 1955 où dans ce livre ré-apparait le concept d’ethnocentrisme qu’il avait déjà développé dans « Race et Histoire ».

Race et Histoire : ce livre a été publié par l’UNESCO, et à sa demande, en 1952.

Quoiqu’un peu aride, il est considéré comme l’un des plus abordables de Claude Lévi-Strauss, avec « Tristes Tropiques ». Il utilise ce support du livre pour nous parler de l’ethnocentrisme, qui en est la thèse générale.

L’ethnocentrisme est défini comme la tendance à prendre comme base de référence systématique les critères de jugement et les normes de son propre groupe social pour juger d’autres groupes sociaux ; il serait donc un point de vue naïf, inné, voire naturel chez l’Homme. Et une des façons d’accéder à la culture en s’affranchissant de ce naturel, c’est précisément de dénoncer et de dépasser l’ethnocentrisme.

Le concept de racisme est introduit dès le premier chapitre. Il consiste à rejeter les autres races humaines en les considérant comme inférieures selon les critères de notre société. En réalité, l’histoire de l’homme a fait qu’il n’y a pas eu de développement suffisamment séparé des populations pour qu’apparaisse une quelconque spécificité « raciale ».

La génétique moderne, notamment la génétique des populations a clairement montré qu’il était impossible d’isoler des populations homogènes dès que l’on observe quelques dizaines de caractères biologiques transmissibles mais non visibles, (groupements sanguins, groupements d’anticorps, récepteurs hormonaux, …) et que même les caractéristiques physiques présentaient une infime progressivité. Nous sommes donc tous différents, mais cette différence n’induit aucune hiérarchie.

Pour les généticiens, le concept de races humaines est inopérant ; le terme existe mais correspond à une réalité sans substance.

Si l’on écarte l’idée d’une hiérarchie dans les races, qu’en est-il des cultures ?

Les termes de « sociétés archaïques » et de « sociétés primitives » sont souvent utilisés d’une manière ambigüe. Les sociétés archaïques seraient en fait des sociétés primitives qui nous ont précédés dans le temps et dans l’espace. Ainsi, les arts primitifs sont aussi éloignés de l’art magdalénien et aurignacien (arts "archaïques " ?) que de l’art européen actuel.

Les mythes amérindiens observés par Claude Lévi-Strauss, et qui sont le centre de son travail, sont des tentatives pour expliquer le monde, et ils n’ont rien à envier à la sophistication des différents monothéismes. Ces mythes complexes, souvent sibyllins, permettent eux-aussi des interprétations multiples, et sont donc adaptables. Ce qui assure leur pérennité.

La pensée primitive n’est en rien une pensée archaïque, simpliste, voire infantile.

S’agissant de groupes ethniques n’utilisant pas, en plus, l’écriture ou parfois des écritures non déchiffrables, il est assez difficile de se rendre compte de cette richesse ; sauf à appréhender l’histoire de ces groupes avec nos propres outils, notre propre manière de raisonner, liée à notre organisation sociale, et à notre niveau de développement économique.

Claude Lévi-Strauss en arrive à la notion d’histoire des cultures qu’il classe selon deux grandes catégories :

– L’histoire progressive, qui caractérise toutes les civilisations actuelles qui ont su évaluer et synthétiser les nouvelles acquisitions techniques ;

– La deuxième caractérise les civilisations disparues ; il s’agit là d’histoire active, mais sans esprit de synthèse des innovations.

Claude Lévi-Strauss parle alors d’histoire cumulative et d’histoire stationnaire. Pour lui, l’humanité est vouée au progrès ; elle doit progresser d’une manière ou d’une autre, mais cette progression n’est pas linéaire. Le progrès se fait par étapes, et pour qu’une étape se réalise, il faut qu’il y ait plusieurs facteurs concomitants, parfois nombreux et complexes.

Mais Claude Lévi-Strauss refuse de croire au hasard, ou à un projet extra « humain ». Il dit simplement qu’il y a des probabilités d’évolution. Ce sont ces différences, ces contradictions, qui font progresser les civilisations. Cette présentation de la notion de progrès amène Claude Lévi-Strauss à se demander quels sont les critères qui permettent de distinguer ce qui est humain de ce qui ne l’est pas, ce qui est beau de ce qui ne l’est pas, ce qui est bien (ou vrai) de ce que ne l’est pas.

Claude Lévi-Strauss aborde enfin la question de la place de la civilisation occidentale. Il note que « l’occidentalisation » du monde ne s’est pas faite d’une manière spontanée. La civilisation occidentale a imposé sa vision du monde par ses conquêtes passées et actuelles ; autant sur le plan économique que politique ou spirituel ; Cette mondialisation devrait être un échange permanent des cultures et un métissage constant des pratiques. Cet échange de plus en plus grand entre les cultures n’apporte pas une homogénéisation du monde, ni un gommage de la diversité.

Le reproche que l’on peut faire à ce livre est qu’il est un essai, ayant un pied dans l’anthropologie et l’autre dans la philosophie. Claude Lévi-Strauss ne s’appuie pas sur des enquêtes ou des faits précis pour concrétiser ses propos, mais plutôt sur une compilation d’analyses secondaires et sur sa réflexion, sa sensibilité personnelle, sa volonté de rechercher et de comprendre les différences.

Bernard Mugnier