Une autre approche de la notion de différence,  par François Jullien, philosophe

dans « l’Ecart et l’Entre » (Ed Galilée 2012.)

présentation du livre au Marque Page de décembre  2014

L’originalité et la puissance de la réflexion conduite par François Jullien sur ce sujet méritent vraiment que l’on s’y intéresse. Pourquoi ? Existerait-il plusieurs façons d’aborder la différence dans le dialogue des cultures ? Pourquoi et comment a-t-il ressenti le besoin d’en donner sa propre définition ?

Comme François Cheng, franco-chinois, chantre de la double culture, François Jullien est également « double-culturel ». Il est  philosophe français reconnu et sinologue éminent, et tient, entre autres fonctions la chaire de l’Altérité à la Fondation Maison des sciences de l’homme au sein du Collège d’études mondiales.

Son immersion profonde dans la culture chinoise dont il maîtrise parfaitement la langue, sa formation philosophique – pour lui « philosopher, c’est toujours penser autrement » – l’ont amené à réfléchir à une manière autre d’aborder la différence. « La pensée chinoise nous invite à découvrir notre étrangeté », dit-il. Elle nous pousse à sortir de notre ethnocentrisme, de notre impérialisme culturel occidental.

S’enrichir de nos différences comme souvent nous sommes invités à l’expérimenter n’est-ce pas inconsciemment peut-être, réduire ce temps à une opération d’identification culturelle, à un simple constat identitaire ? S’opère alors un barrage à l’intelligence de l’Autre,  enfermés que nous sommes dans de prétendues caractéristiques de notre culture. Parler de la diversité des cultures en termes de différences désamorce d’avance ce que l’autre de l’autre culture peut avoir d’extérieur et d’inattendu.

François Jullien nous propose d’aborder le dialogue des cultures « en travaillant des écarts : ouvrir des écarts, c’est pratiquer une brèche dans le conformisme, c’est créer de l’entre, réintroduire de la tension dans la pensée ». L’Entre ainsi créé ouvre un espace dynamique, un vide, au sens que lui donne la culture chinoise, celui du Vide Médian qui fait naître l’harmonie entre le yin et le yang.

Face à ces nouveaux concepts, la tentation est grande, et naturelle, d’y voir une banale coquetterie d’intellectuel. Et pourtant, à les examiner de près, il y a matière à s’interroger sur les changements d’attitude qu’ils impliquent dans la façon d’aborder le dialogue interculturel.

Pratiquer ainsi conduit à instaurer entre les cultures un vis-à-vis de sorte que l’une puisse à la fois dévisager l’autre et s’y dévisager, sans idée préconçue, sans désir inconscient d’imposer son point de vue. Ceci suppose au préalable un travail sur soi pour être au clair sur son identité.

Ses réflexions l’amènent tout naturellement à poser la question de l’identité culturelle : « la défense de l’identité culturelle conduit à la revendication identitaire reposant sur l’illusion d’une essence ou noyau dur, pur, propre à telle culture, ce qu’on nomme alors vaguement – esprit – âme – mentalité ».

Existerait-il une culture première, une identité générale donnée dès l’origine ? De quelle universalité donnée sommes-nous assurés ? Quel est le propre d’une culture ? Quelle est son essence qui supposerait une permanence ? Une culture qui ne se transforme plus est une culture morte.

L’auteur dans sa recherche des conditions idéales de la rencontre interculturelle a été amené, dans un souci de cohérence, à s’interroger sur la nature des valeurs dont nos sociétés, en fort repli sur elles-mêmes, font le leitmotiv de leur « survie » face aux intrusions du différent et à en proposer une nouvelle définition.

 Jean-Paul Caniez.