Lu pour vous…          

DES MONASTERES EN PARTAGE    –  Sainteté et pouvoir chez les chrétiens de Syrie d’Anna POUJEAU

Ed. Société d’ethnologie. Nanterre.  2014

Que le lecteur ne se laisse pas rebuter par le sous-titre ou l’éditeur ! Voilà un livre qui se lit facilement comme une relation de voyage et qui, surtout, fourmille d’observations et de perspectives nouvelles sur une des minorités religieuses du Proche-Orient et de son pluralisme. A condition d’accepter de changer de monde, de se dépayser et de laisser de côté, pour un temps, nos catégories occidentales…

Issu d’une thèse de doctorat en ethnologie, l’ouvrage est basé sur une enquête de terrain réalisée de 2002 à 2010. L’auteur devait d’abord limiter son étude à Damas, dans le quartier chrétien de Bab-Tûmâ. Très vite, elle s’aperçoit de l’importance des monastères, au point d’y effectuer de longs séjours, en particulier au couvent Sainte Thècle de Malûlâ, sur le plateau du Qalamûn au nord-est de Damas, là où l’on parle encore araméen.

Les monastères ! Ils sont très nombreux en Syrie. En ruine, restaurés ou nouvellement édifiés (quand ils ne sont pas fantasmés sous les constructions musulmanes…) ils constituent l’héritage de la toute première Eglise, celle de Saint Paul et des ermites du désert. Leur existence même permet d’enraciner les origines du peuple chrétien sur cette terre de Syrie. C’est une première interrogation sur la part des traditions religieuses dans l’identité syrienne. Les chrétiens, de toutes confessions, reconstruisent leur histoire et s’affirment comme le peuple-racine. Leur foi et l’espace géographique sont structurés dans la temporalité de l’histoire par la permanence des monastères.

Dans cette société à la religiosité très forte, le monastère joue un rôle essentiel. Quelle que soit l’obédience (grecque orthodoxe ou catholique, syriaque orthodoxe ou latine, arménienne…), quelle que soit la religion (chrétienne ou musulmane druze ou alaouite…), on retrouve parfois les mêmes pratiques (processions, obsèques…) ou la même sacralisation des lieux saints. Chez les chrétiens, le monastère permet (ce que ne font guère les églises paroissiales,) de s’identifier au saint dont on vénère l’icône, d’approcher la sainteté de ces moines et surtout moniales qui, à l’exemple des premiers ermites, sont les intermédiaires entre l’au-delà et le monde qui les entoure. « La communauté chrétienne méditerranéenne a construit la sainteté hors du monde de façon à ce qu’elle agisse dans le monde, hors du pouvoir de façon à ce qu’elle agisse contre le pouvoir. La communauté chrétienne occidentale  a construit  la catégorie de la sainteté de façon à peu près inverse. »

Et voilà introduit le dernier terme du sous-titre : le pouvoir.

On s’étonnera sans doute de l’indépendance des moniales vis-à-vis de leur supérieure, mais ce n’est que l’illustration des rapports au pouvoir qui se jouent dans ces communautés. Dans leur situation de minoritaires dans un monde musulman, les chrétiens de toutes obédiences vivent sans faire beaucoup de différences entre eux. On ne peut pas en dire autant des hiérarchies. On lira, avec grand intérêt, le récit des fêtes religieuses autour des monastères ou dans les villages. Le moment clef, ritualisé, de ces célébrations, c’est celui de la procession où les jeunes hommes de la communauté s’emparent de l’icône du saint : ils deviennent ainsi les célébrants, en lieu et place des prêtres et des prélats. C’est leur manière d’affirmer qu’ils sont l’Eglise et que la hiérarchie n’est pas tout. Cette « prise de pouvoir » pourrait bien culminer lors des obsèques, notamment de jeunes hommes : au prêtre, célébrant officiel, n’est laissé que la portion congrue, car c’est la communauté qui célèbre. Ce christianisme triplement structuré (monastère, sainteté, pouvoir hiérarchique) est observé, décrit et analysé avec une évidente sympathie par notre ethnologue. Toujours respectueuse de ses interlocuteurs, sans un jugement favorable ou défavorable sur telle ou telle pratique, elle n’en reste pas moins assez distante et précautionneuse, en témoigne l’utilisation fréquente du conditionnel : « elle aurait rêvé… il se serait réfugié… la communauté serait en danger… » Cette prudence de l’observatrice extérieure n’enlève rien, au contraire, au double intérêt intellectuel et religieux de l’ouvrage :

– Intellectuel, parce qu’on découvre une société qui fonctionne sur d’autres logiques que les nôtres ;

– Religieux, parce qu’apparaît une autre manière de « faire Eglise » : dans une tension vers plus de spiritualité, une participation de tous et une hiérarchie désacralisée remise à sa place.

Quels que soient les événements douloureux qui secouent la Syrie depuis 2011 et qui risquent d’anéantir ce fragile équilibre, voilà un livre qui a le grand mérite de nous dire combien nous avons encore à apprendre de nos frères « Chrétiens de la Méditerranée. »                        

Claude POPIN.