LU POUR VOUS…

ABD EL-KADER, l’harmonie des contraires

de Ahmed BOUYERDENE         Editions du Seuil – 2008

présenté lors de l'Assemblée Générale d'Unidivers du 27 mai 2016 par Claude POPIN.

En refermant ce livre, le lecteur pourra s’interroger : s’agit-il d’une biographie, donc de l’histoire, ou d’une réflexion spirituelle ? C’est sans doute les deux.

Et c’est tout ce qui fait l’originalité et la force du travail d’Ahmed Bouyerdene, chercheur en histoire.

Jouant sur cette double dimension, l’auteur ne fait que restituer la complexité du personnage d’Abd El-Kader, à la fois chef de guerre et figure incontestable de grand mystique musulman.

Né en 1808, mort en 1883, l’émir a été porté par un destin hors du commun. Dans un milieu soufi d’une tribu de l’ouest algérien, Abd El-Kader a été préparé à une carrière de lettré par une forte éducation intellectuelle et spirituelle. A 23 ans, sa vie prend une tournure inattendue : il est désigné « émir », chef de la résistance à l’occupation française. Le voilà rassembleur de tribus, homme de guerre, fondateur d’un Etat, stratège et fin diplomate pendant quinze ans.

De 1847 à 1852, il fera de sa détention en France une véritable « retraite spirituelle », avant de rejoindre la Turquie, puis de s’établir à Damas. Là, il pourra donner toute sa mesure de religieux, poète, humaniste, chantre de la tolérance, devenant une figure mystique de l’époque contemporaine.

En tant qu’historien, Ahmed Bouyerdene écrit une solide biographie étayée par des sources sûres. Mais les faits et les actions de son personnage sont constamment éclairés par la pensée et l’itinéraire spirituel de l’homme. Profondément religieux, Abd El-Kader n’en reste pas moins un humaniste et un pragmatique. Bien plus, son humanisme s’enracine dans ses convictions religieuses. Il affirme que l’homme ne peut accéder à la présence de Dieu qu’en réalisant sa propre humanité.

Ainsi verra-t-on, en Algérie, le chef de guerre se préoccuper du sort de ses ennemis prisonniers ou blessés.

Ainsi encore, en 1860 à Damas, prendra-t-il la défense des chrétiens victimes de l’exaction des musulmans.

Car, pour lui et selon sa lecture du Coran, toutes les créatures sont la famille de Dieu. Les « droits de l’humanité » sont alignés sur la loi religieuse. Ce qui fera d’Abd El-Kader un précurseur, régulant les lois de la guerre avant l’invention de la Croix Rouge, se réclamant des « droits de l’homme » bien avant 1948, et pionnier du dialogue interreligieux comme en témoigne sa correspondance avec l’évêque d’Alger ou son attitude à Damas.

A l’école des grands mystiques du soufisme, Abd El-Kader prône une humanité spirituelle. L’homme est capable de grandes choses, y compris le progrès matériel (tel le canal de Suez, « pour créer des nouveaux liens »). Mais si la pensée moderne nie la spécificité spirituelle de l’homme au sein de la création, elle s’enferme dans le matériel et perd son âme. Là encore, Abd El-Kader, le précurseur, aurait beaucoup à faire penser dans la société actuelle en pertes de repères…

Tel est donc Abd El-Kader, dans sa vie contrastée, mais surtout dans l’évolution de sa pensée et de ses convictions religieuses.

Ahmed Bouyerdene a réussi l’annonce de son sous-titre, liant l’homme d’action et l’homme de réflexion, réconciliant le matériel de la modernité et l’aspiration spirituelle. Il le fait dans un texte dense, multipliant autant les références historiques que les explications et commentaires sur l’islam et le Coran. Plus de cent pages sont constituées de notes développées qui permettent d’approfondir le sens de tel ou tel épisode vécu ou de donner les sources coraniques et les nécessaires explications sur la tradition soufie.

Voilà une biographie qui dépasse l’histoire pour éclairer sur ce qu’il est possible de croire, de penser et de faire ensemble dans une société confrontée au pluralisme religieux. Et les Chrétiens de la Méditerranée ne pourront qu’être intéressés par l’ouvrage, et reconnaissants à Ahmed Bouyerdene d’avoir restitué cette grande figure d’une aire géographique encore si peu apaisée aujourd’hui.

Claude POPIN