CHRETIENS D'ORIENT
Périple au coeur d'un monde menacé

Vincent GELOT – Ed. Albin Michel – 2017
22 x 31 cm – 272 pages – 49 euros

Comment dire la pluralité et la richesse de cet ouvrage qui n’entre dans aucune catégorie, sinon celle d’un « beau livre » qu’on peut avoir plaisir à s’offrir en ces temps de Noël ? C’est d’abord, comme l’indique le sous-titre, un « périple », l’audace un peu folle d’un passionné de vingt-trois ans, diplômé d’un master de droit humanitaire, qui se lance, au volant de sa 4L, dans un raid automobile, à la rencontre des chrétiens du Proche-Orient. Mais ce n’est pas un journal de voyage, même si la voiture et son conducteur apparaissent de temps à autre pour rappeler les mésaventures et les difficultés… qui sont aussi très souvent celles des communautés visitées.

Pendant deux ans, de mai 2012 à mai 2014, Vincent Gelot parcourt 22 pays. S’il commence et termine son périple par le Proche-Orient traditionnel, il s’en éloigne assez longtemps pour pénétrer jusqu’aux confins asiatiques, notre Orient aussi. Après le Liban, l’est de la Turquie et l’Irak (d’avant le chaos), il révèle les chrétientés oubliées des anciennes républiques de l’Union Soviétique (Arménie, Azerbaïdjan, Ouzbékistan, Kazakhstan…) allant jusqu’en Afghanistan, avant de parcourir la péninsule arabique (Oman, Yémen…) et la Corne de l’Afrique (Ethiopie, Soudan…) pour revenir par les Coptes d’Egypte, la Jordanie et Israël avec Jérusalem.

Chaque pays, suivant son importance, et chaque région font l’objet de chapitres identiquement structurés. D’abord, une monographie rappelant l’histoire, la géopolitique et la situation particulière des communautés chrétiennes de toutes obédiences. Puis, plusieurs pages de photos inédites, parfois de paysages, le plus souvent de visages ou de groupes. Suivent deux ou trois pages d’extraits du « Livre d’Orient » : photos de manuscrits, d’illustrations, de textes traduits. Au gré des péripéties, on trouve des « focus », des notices détaillées sur un ou plusieurs personnages remarquables, ou des situations particulières (comme le couvent Sainte Catherine, au Sinaï).

« Le livre d’Orient » ? C’est le livre clandestin de notre aventurier, vierge au départ, et que chaque communauté chrétienne rencontrée va illustrer, y décrire sa vie, sa foi, ses difficultés, ses appels. On y trouve des témoignages bouleversants et des suppliques douloureuses, mais jamais désespérées, dans toutes les langues : arabe, farsi, russe, français, amharique… La dernière signature sera d’ailleurs celle du Pape François « rendant grâce pour ces témoignages de l’Eglise en Orient qui souffre aujourd’hui ».

Et l’on s’aperçoit que Vincent Gelot rapporte plus qu’une aventure. Il est rattrapé par l’histoire de ces peuples dont les vestiges jalonnent son parcours. Il est le messager qui fait circuler la parole, par le « Livre d’Orient » et resserre les liens d’une communauté à l’autre. Son itinéraire devient pèlerinage à la rencontre des croyants en Jésus-Christ. Et surtout, ce qu’il n’avait sans doute pas imaginé au départ, il est appelé à témoigner de la détresse des opprimés et de la lente disparition d’une tradition chrétienne dont les plus avertis sont bien conscients. Il recueille cet appel significatif d’un musulman d’Oman « à ses frères Chrétiens d’Orient » : « Je vous supplie de ne pas quitter votre pays. Vous êtes présents sur cette terre depuis des milliers d’années, présence couronnée par la naissance du Christ parmi vous en Orient. L’Orient est votre pays, ne vous coupez pas de vos racines, car vous êtes le sel de l’Orient ». A quoi répond ce chrétien syrien réfugié en Jordanie : « L’Orient n’est-il pas le point de départ de notre civilisation et le berceau du christianisme ? Notre peuple vit dans l’oppression et la persécution, mais le christianisme porte en nous un message de paix et de charité ».

Vincent Gelot est donc « le fil qui relie les communautés » comme le qualifie un jésuite de Kaboul. Mais il est aussi celui qui tire une sonnette d’alarme. Ces chrétiens d’Orient ou en Orient, autochtones ou expatriés, quel que soit leur régime juridique dans une population majoritairement musulmane, constituent tous aujourd’hui des minorités discriminées et menacées de disparition.

Ce beau livre, loin du folklore et de l’exotisme du périple, est un appel urgent à ne pas oublier ces communautés qui vivent difficilement leur foi au Christ. Il est émouvant de penser que certaines photos ou portraits appartiennent déjà à un monde disparu. Et il est vrai que Vincent Gelot n’a pas lésiné sur les moyens techniques pour nous faire connaître et entendre leurs voix. Grand format, couverture en carton fort, calligraphie diverse et soignée, magnifiques photos ou fac-similés originaux, flashcodes disséminés ça et là permettant d’écouter les chants sacrés et les prières enregistrés pendant le voyage… tout cela donne vie et présence à ces communautés trop méconnues.

Bref, un livre pluriel, riche et magnifique, à la hauteur de ceux qui en sont les « héros ».

 

Claude POPIN
19 décembre 2017